Les broderies anatomiques de Juana Gómez

Dans sa série « Constructale », les broderies de l’artiste chilienne Juana Gómez reproduisent un système invisible présent chez tous les êtres humaines et indispensable à la vie : le système anatomique.

Son travail minutieux nous permet de passer en revue les différents composants du corps humain et de nous rappeler que nos organes sont précieux et qu’il nous appartient d’en prendre soin et de les respecter.

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En utilisant des fils de couleurs vives, Juana brode les nerfs, veines, muscles et bien d’autres parties du corps sur des illustrations textiles en noir et blanc. Ainsi, les systèmes circulatoires et lymphatiques ressortent de la toile comme si la broderie et le tissu étaient des calques superposés qui, par un effet de transparence, nous dévoileraient notre corps.

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Ces broderies sont porteuses d’un message : nous rappeler que notre corps n’est pas (encore) une machine.

Les broderies de Juana sont un vrai régal pour les yeux ! Je vous invite vivement à faire un tour sur son site et à la suivre sur Instagram et Facebook.

 

ENTRETIEN

 Quel est ton processus créatif ?

J’avais le sentiment qu’il existait une certaine corrélation entre notre environnement et notre corps. J’ai étudié des centaines d’illustrations anatomiques et je me suis aperçue que soit le modèle anatomique était resté figé dans les années 40 (voire même plus tôt), soit il était passé à la modélisation 3D. Alors, j’ai voulu en donner une autre représentation, celui d’une femme tatouée et de corpulence moyenne. C’est ainsi que, tout en suivant le modèle anatomique, j’ai commencé à prendre mon corps en photo; j’ai ensuite fait plusieurs essais sur Photoshop et je me suis rendu compte que quelque chose avait changé. Je me suis alors lancée dans tout un processus de recherches avant de trouver le système d’impression sur toiles naturelles.

Une fois que la photo est imprimée sur la toile, je dessine les différents du systèmes et enfin, je les brode pour leur donner vie, volume et couleur.

 

Quel est ton parcours ?

Bien qu’ayant étudié l’Art à Santiago du Chili, j’ai passé beaucoup de temps en dehors du circuit. Je ne ressentais pas la nécessité de montrer les choses. J’imagine que cela était dû à un mélange d’insécurité, de peur de l’autre et de perdre le contrôle. J’ai toujours aimé les choses bien faites, alors j’ai pris mon temps avant de prendre un autre chemin. C’est difficile car tu as conscience que tu prends tes distances avec les autres, tu es plongé sans cesse dans un voyage que tu ne peux partager et la réponse peut arriver à chaque instant.

J’ai toujours vécu avec ma mère et ma grand-mère et j’ai brodé toute ma vie. Quand j’ai commencé cette série, je me suis aperçue que je ne faisais que répéter quelque chose que j’avais appris presque par osmose : j’avais brodé au collège, pendant mes études d’art et je faisais désormais dans l’intention de matérialiser notre monde intérieur.

 

Qu’est-ce que notre système nerveux a t-il en commun avec les nervures d’une feuille, le cours d’un fleuve ou encore les connexions internet ?

La structure de son flux, c’est ce que j’étudie et tente d’élucider avec la série « Constructale». Je lui ai donné ce nom en référence à la théorie d’Adrian Bejan, un physicien de l’Université Duke, qui explique la façon dont les systèmes vivants (animés par des flux) optimisent leurs ressources et génèrent la forme de l’arbre à divers niveaux du monde organique et inorganique. On retrouve cette arborescence dans la circulation des villes, nos poumons (l’arbre respiratoire), les groupes de galaxies ou encore dans le flux d’électrons qui alimente notre cerveau. Etant nous-mêmes totalement immergés et soutenus par ce modèle, nous externalisons constamment cette arborescence de façon inconsciente.

Werner Heisenber a prononcé cette phrase qui je crois résume ce que j’essaie d’expliquer :

« Ce sont les mêmes forces régulatrices qui ont construit la nature dans toutes ses formes et qui sont à l’origine de la structure de notre âme, donc aussi de notre intelligence ».

 

Quelle relation as-tu avec ton corps ? Es-tu une adepte des médecines alternatives ?

Je ne suis pas une adepte des médecines douces, je les utilise lorsque cela est nécessaire. La dernière fois que j’ai du consulter un médecin, c’était pour une séance d’acupuncture pour soigner mon mal de dos. Je passe beaucoup de temps dans la même position lorsque je brode et comme j’étais en train d’étudier les méridiens, j’en ai profité pour développer une autre relation avec les aiguilles.

Pour moi, le yoga est une clé très importante de connexion entre le corps et l’esprit. Je le perçois comme une vérité, un langage révélé à l’homme. Je crois aussi qu’il faut vivre avec un certain détachement pour ne pas nous retrouver prisonnier du naturel ou du salutaire. Nous devons surmonter nos névroses et nos obsessions du contrôle sous couvertes de « salutaire ».

 

Que réponds-tu à ceux qui perçoivent le tatouage comme une altération de la nature ?

L’homme vit en altérant la nature, qui se détériore sans aucune objection. Pour un Sikh, le fait de se couper les cheveux peut être interprété comme une altération de la nature, tout dépend du filtre culturel avec lequel on grandit et vit.

Le tatouage, la décoration et la peinture corporelle sont des pratiques aussi anciennes que l’histoire de l’homme. Ce sont des rites qui marquent des étapes. Je comprends que certaines personnes le voient comme une altération de la nature, mais je peux aussi voir le fait de porter des talons aiguilles (qui provoquent des douleurs de pieds et de colonne vertébrale) comme une vraie torture. Notre jugement dépend du filtre que nous utilisons.

 

Ton travail est un mélange entre la nature, la biologie et l’art. Es-tu une fan du biomimétisme ?

Je ne connaissais pas ce terme, mais oui, je suis une grande observatrice de la nature, pas seulement des fleurs, des nuages, de la pluie ou des arcs-en-ciel, mais aussi des insectes, des sécheresses, des tremblements de terre… Les animaux se nourrissent des progénitures d’autres animaux et je crois que le fait de voir les deux côtés de la pièce nous aide à comprendre notre propre nature. Une des grandes vérités que j’ai observée est que la nature s’alimente de ce qui est mort, les plantes repoussent à partir de ce qui est mort, de façon indifférente. Il n’existe pas de séparation entre le bien et le mal. Cette idée est clé.

J’ai la chance d’avoir quelques bons amis biologistes qui m’aident dans mes recherches. L’un d’eux est Tomás Egaña et il vient de créer une peau HULK (son acronyme allemand « Hyperoxie Unter Licht Konditionierung »). Il s’agit d’une peau photosynthétique, qui lorsqu’elle est à la lumière, génère de l’oxygène, comme les plantes. Cette idée m’a complètement retourné la tête, plus que n’importe qu’elle autre invention dont j’ai entendu parlé ces dernières années, car c’est un saut évolutif, c’est presque de la science fiction.

 

J’ai vu beaucoup de photos d’insectes sur ton Instagram. Est-ce que tu prévois de les utiliser pour une série de broderies dans le futur ?

J’ai la chance de pouvoir passer beaucoup de temps à la montagne. Le Chili est entouré par la cordillère des Andes où il existe encore une grande variété d’insectes. Les insectes sont une partie terrifiante de la nature que nous devons apprendre à aimer. Ils sont d’une beauté extraordinaire, ils symbolisent l’obscur, le subconscient, etc… mais aussi quelque chose qu’il faut embrasser car ils sont remplis de significations et sont des guides pour notre propre vie. C’est possible qu’ils apparaissent à nouveau dans mes travaux.

 

Comment t’organises-tu pour travailler ? Que fais-tu lorsque tu ne brodes pas ?

J’essaie de broder pendant de petites périodes parce que mon corps et ma tête fatiguent vite. Je brode pendant de longues heures uniquement lorsqu’une date de livraison approche à grands pas. Mais mon corps est épuisé, en particulier les genoux et les coudes, alors j’essaie de fractionner ces moments au maximum.

Quand je brode, je n’ai plus que mes oreilles de disponibles alors il m’arrive parfois de lever la tête d’un coup. Lorsque je brode, j’écoute de la musique, j’écoute ce qu’il se passe autour de moi, je discute… et quand je peux, j’essaie de méditer.

 

J’ai lu que tu aimais la littérature et la poésie. Quels sont tes auteurs préférés ? 

La littérature est fondamentale, c’est un océan d’idées et de réponses. Mon livre préféré  est Tao Te King traduit par Gastón Soublette, mais j’aime aussi beaucoup les oeuvres de Pascal Quignard, Benjamín Labatut, William Blake, Violeta Parra, Baudelaire, Lewis Carroll, Allan Poe, Antonin Artaud… Je viens de lire Le Dieu sauvage de Al Álvarez, c’est une merveille dans laquelle on comprend bien l’idée que j’essayais d’expliquer avec le tatouage, ce que nous considérons sauvage ou « péché » sont des jugements qui se rapportent à notre condition socio-culturelle. Mourir de penser de Quignard est également un bijou de la littérature.

 

Est-ce que tu as des expositions de prévues cette année ?

Oui, en ce moment je participe à deux expositions collectives au Chili. L’une a lieu au musée MAVI de Santiago, l’autre se tient dans la ville de Talca, à l’université de Talca, c’est une exposition conjointe avec une soixante-dizaine d’autres artistes chiliens. En avril, aura lieu l’inauguration de mon exposition individuelle « Constructale » et ce sera pour moi la fin de ce cycle à la galerie Isabel Croxatto, à Santiago du Chili.

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